Vous les avez déjà remarquées, ces petites femmes qui se donnent rendez-vous au «jardin des roses» ou au «parc des échecs» le dimanche, et improvisent des retrouvailles dans un gazouillis de turc et de bulgare? Ces femmes sont issues de la minorité turque de Bulgarie, la plus importante du pays, et elles s’appellent Emish, Roukiyé, Fatma… mais pas sur leurs passeports.

Leur destin est bouleversé une première fois dans les années 1970, avec le début de ladite «Renaissance Nationale». Le régime communiste bulgarise d’abord les noms aux consonances étrangères en y ajoutant des -ev ou -ov, avant de s’attaquer aux prénoms non chrétiens en 1985. Ainsi, à l’aube de ses 30 ans, Roukiyé «renaît» en tant que Yuliana.

En 1989, le régime à bout de souffle tente une dernière campagne nationaliste nommée «la Grande Excursion». Le plan de nettoyage ethnique aboutira à la déportation d’environ 310 000 personnes issues de minorités vers la Turquie voisine. Un an plus tard, à la chute du communisme, certains déplacés retourneront à ce qu’il reste de chez eux en Bulgarie, alors que d’autres referont leur vie de l’autre côté de la mer Noire.

Au début des années 2000, certains «migrants de ‘89» déracinés pour des causes nationalistes à une époque, se résolvent à laisser leur famille à des kilomètres et se rendent à Genève pour des raisons économiques cette fois. Ce sont presque toutes des femmes, elles ne parlent pas un mot de français, et sont occupées la majeure partie de la semaine, mais elles font inlassablement de la cité de Calvin la leur, à chacune de leurs rencontres dominicales.

Déjeuners à la plaine de Plainpalais, promenades au jardin botanique, rares emplettes dans les commerces de l’aéroport ou de la gare, et parfois des virées à Paris ou ailleurs, que les quelques chanceuses racontent aux copines avec des étoiles dans les yeux. C’est lors de ces moments qu’elles partagent leur pain, leur peine, leur plaisir et leurs bons plans.

«Prends ce Martenitsa et fais un vœu pour avoir la santé… mais surtout l’amour », glousse l’une d’entre elles, en distribuant des fils rouges et blancs entrelacés à ses amies. Ces bracelets traditionnels du “Pays des roses” annoncent l’arrivée du printemps, période qui concentre les célébrations: fête des mères et des femmes, journée de la culture, fête des travailleurs.

En attendant les vacances d’été et le retour à la maison en Bulgarie, la femme fredonne un air de la chanteuse Lili Ivanova: «Rien, jamais, pas même un instant, ne pourra chasser de moi, ce petit bourg où je suis née».

Ces photos documentent l’histoire de ces femmes ingénieuses aux rires contagieux et à la vie insolite, testaments d’une réalité qu’on préfère parfois oublier: celle des communautés déplacées.

Photos exposées à l’espace de création Le Grain, à Genève, du 7 au 28 novembre 2025. Plus d’infos.